Ogoz Legend

 

Souvent, tout commence par,

Il était une fois…

Il était une fois, dans la seigneurie de Pont-en-Ogoz, une forteresse dressée au-dessus de la vallée, là où s’étend aujourd’hui le Lac de la Gruyère.

Le seigneur avait deux fils.

Ils avaient grandi ensemble, appris à se battre ensemble, partagé les mêmes terres, les mêmes murs, le même nom. Tout les unissait… jusqu’au jour où une jeune noble arriva dans leur vie.

Elle était belle, dit-on, mais surtout droite et digne et de grande lignée. Et sans le vouloir, elle fit naître entre les deux frères ce qui n’avait jamais existé : la rivalité.

Chacun l’aimait. Aucun ne voulait renoncer.

Les jours passèrent, les regards se durcirent, les paroles devinrent rares. Dans la grande salle du château, on sentait que quelque chose s’était brisé. Et comme souvent en ces temps-là, ce qui ne pouvait se résoudre par les mots devait l’être par les armes.

Ils décidèrent de se battre.

Un duel à mort. À l’aube. Devant le château.

Lorsque la jeune femme l’apprit, elle refusa de les laisser faire. Avant même que le soleil ne se lève complètement, elle courut jusqu’au lieu du combat.

Les deux frères étaient déjà face à face.

Les épées se levèrent.

Elle cria, supplia, tenta de s’interposer.

Mais un duel lancé ne s’arrête pas.

Dans le mouvement des lames, elle fut frappée. [1]

Elle tomba entre eux.

Alors seulement, le silence revint.

Les deux frères laissèrent leurs armes. Devant eux, celle qu’ils aimaient venait de mourir, victime de leur orgueil. Et à cet instant, ils comprirent que leur querelle ne leur avait rien laissé… sinon la perte.

On raconte qu’ils ne furent plus jamais les mêmes.

Pour se souvenir. Pour se punir aussi.

Ils firent ériger deux tours, l’une pour l’aîné, l’autre pour le cadet, séparées comme ils l’avaient été. Et une chapelle, en mémoire de celle qui avait tenté de les unir jusqu’au dernier instant. [2]

Aujourd’hui encore, sur l’île d’Ogoz, ces pierres demeurent. [3]

Et certains disent que, lorsque le soir tombe et que le vent tourne autour des ruines, il rappelle une histoire ancienne…

celle de deux frères,
et d’un amour qui n’aurait jamais dû les opposer.

Chacun peut imaginer sa propre version de l’histoire. Certains y verront une simple légende. D’autres, le souvenir transformé d’un drame bien réel.

Peut-être est-ce pour cela que l’on y vient.

Non pas pour voir… mais pour ressentir.

Notes et variantes

[1] Variante sombre (tradition orale gruérienne)
Dans certaines versions transmises oralement dans la région de la Gruyère, l’histoire ne s’arrête pas à la blessure de la jeune femme. Elle agonise entre les deux frères, tandis que ceux-ci poursuivent le combat. Lorsqu’ils réalisent enfin ce qu’ils ont fait, il est trop tard : elle meurt, et les deux frères, consumés par le remords ou la folie, finissent par se donner la mort. Cette version insiste sur la destruction totale causée par l’orgueil.

[2] Variante romantique (XIXᵉ siècle)

Au XIXᵉ siècle, la légende est adoucie. La jeune femme devient une figure noble et idéalisée, et les deux frères, parfois décrits comme jumeaux, ne meurent pas. Après le drame, ils choisissent la pénitence et vivent séparément, chacun dans une tour, jusqu’à la fin de leur vie. L’accent est mis sur le regret et la mémoire plutôt que sur la violence.

[3] Interprétation historique probable

Cette légende pourrait s’inspirer de rivalités réelles entre co-seigneurs du château de Pont-en-Ogoz au Moyen Âge. Les conflits d’héritage entre frères étaient fréquents. Avec le temps, ces tensions historiques auraient été transformées en un récit tragique plus marquant. Les deux tours encore visibles sur Île d’Ogoz auraient ainsi nourri l’imaginaire local.

Jean-Luc Barmaverain

Jean-Luc Barmaverain

Né en 1971 à Lausanne, Suisse. Vit et travaille à Lausanne.

Jean-Luc Barmaverain est un photographe suisse actif dans les domaines de la photographie de presse et de la photographie d’art. Il est diplômé du Collège Marsan à Montréal et titulaire d’un certificat de photographe RP délivré par la Fédération suisse des journalistes.

Depuis 1999, il collabore avec de nombreux titres de la presse suisse et internationale, dont 24 Heures, L’Illustré, Le Matin, Femina, Blick, Svenska Dagbladet, ainsi que Le Journal de Montréal et La Presse durant sa résidence au Canada (2004–2010). Il réalise également des commandes pour des institutions, des entreprises et des clients privés. Il travaille depuis plus de dix ans comme photographe pour la Fédération romande des consommateurs (FRC).

Parallèlement à ses activités éditoriales, il développe un travail personnel structuré en séries photographiques au long cours. Ses créations explorent les relations entre l’humain, le vivant et le paysage, en particulier dans le milieu forestier, en y intégrant une dimension autobiographique discrète. Il cherche ainsi à susciter, chez le spectateur, un écho intime et réflexif.

https://www.jeanlucbarmaverain.com
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